Portraits / JOURNAL N°80 - mardi 15 octobre 2013

Jean Chanu, 104 ans et toujours militant

SON ÉPOUSE et lui s’étaient installés au Mas du Taureau en 1972, quittant leur appartement inconfortable de Villeurbanne pour un logement spacieux, lumineux, doté d’une salle de bain et, qui plus est, accessible par ascenseur. “C’était le Pérou”, décrit Arlette, la fille cadette de Jean Chanu. Mais le quotidien y était devenu difficile dans les années 2000, d’autant plus qu’il venait de perdre sa femme. Pour lui, ce fut une aubaine, en 2008, de trouver un logement adapté dans la résidence Altaïr, au centre-ville. C’est là qu’il nous accueille et nous raconte un peu sa vie.

Même s’il est né à Villeurbanne, Eugène Jean-Baptiste, dit Jean, c’est de la graine de montagnard. Sa robus- tesse vient en partie des terres du Bugey dont ses parents étaient originaires. Elle s’est forgée à Songieu, sur les hauteurs du Valromey, et l’a poussé loin dans la vie. A 104 ans, il est encore debout, à l’image du tilleul “de Sully”, un arbre qui fait la fierté des Songiolans. “Planté en 1601, il est toujours dressé à côté de l’église”, dit-il.

Tombé dans la marmite

Jean Chanu évoque le parcours de ses parents, de la campagne à la ville : “Mon père était un bon fromager. Il a exercé dans de nombreuses fruitières(1) du Valromey. En 1903, le travail venant à manquer, il est venu avec ma mère à Villeurbanne et a travaillé comme ouvrier”. Né six ans plus tard, en 1909, Jean a grandi rue Laval (aujourd’hui rue Verlaine). Sa famille retournait de temps à autres à Songieu. Pendant la guerre de 14-18, son père a été mobilisé pour y fabriquer le gruyère et Jean se souvient du jour où il est tombé dans le grand bac de crème de la fruitière : “Mon père, d’un coup de pied au derrière, m’a envoyé au premier étage !”. Autre moment mémorable de son enfance : “A 12 ans sur un coup de tête, je suis parti de chez mes parents pour m’engager dans la marine. Je suis allé jusqu’à Marseille. Au port on m’a dit : demande d’abord l’autorisation à ton père. J’ai repris la route à pied”. A Tarascon, il a travaillé pour un hôtelier “jusqu’à avoir assez d’argent pour rentrer à Villeurbanne”. Sa fille s’étonne d’entendre raconter cette anecdote pour la première fois ! Imperturbable, il continue l’histoire de sa vie, qui se poursuit avec des cours d’aéromécanique. Il a obtenu son brevet d’aéro-club à Bron et, dans la foulée, a accompli son service militaire dans l’aviation. Mais il a refusé de rejoindre l’école d’aéronautique, “encore sur un coup de tête”. Pourquoi ? “Bof, je n’avais pas envie”. On n’en saura pas plus. De là, Jean Chanu a commencé à travailler dans le textile, comme teinturier apprêteur.

En 1934, il a épousé Yvonne Manno, fille d’un italien, cordonnier de métier et libre penseur. Yvonne et Jean ont pris leur carte au parti communiste. Elle a été élue conseillère privée(2) aux élections municipales de 1935, au côté du communiste Camille Joly.

Jean œuvrait dans le syndicalisme, membre de la CGTU(3). “Je montais des syndicats, j’appelais à la grève pour des questions de salaire et je me faisais virer”, résume t-il. Jean Chanu a participé aux grands mouvements de grèvesde1936.Puis il y a eu la guerre et l’entrée dans la clandestinité des militants communistes. “Il fallait se planquer pour ne pas se faire arrêter”. Sa famille a trouvé refuge à Songieu. Jean a eu la responsabilité de “créer des planques” pour ses camarades et le matériel, dans le Rhône, l’Ain, la Savoie et l’Isère.

Emprisonné à Montluc

“J’ai été arrêté plusieurs fois, emprisonné à Montluc et assigné à résidence surveillée pendant six mois à Vernoux en Vivarais”. Le 1er mars 1943, il a échappé à la rafle effectuée par l’armée d’occupation nazie à Villeurbanne. Pendant et après guerre, il a travaillé comme chaudronnier tuyauteur, principalement dans l’industrie textile et sillonné la France comme plombier chauffagiste. Puis il a fini sa carrière à la Rhodiacéta Belle Etoile, à Feyzin : “J’ai soudé les cuves de l’usine, je m’y rendais à vélo et j’y suis resté 20 ans”. C’est là qu’il a activement vécu les grèves de 1967-68. La retraite venue, il a un peu ralenti le rythme mais n’a pas perdu son allant de militant. Et il a toujours sa carte au parti et au syndicat !

Fabienne Machurat

 

(1)La fruitière est un groupement de producteurs qui apportent leur lait et fabriquent collective- ment le beurre et le fromage de gruyère. Elle est dirigée par un conseil d’administration, élu par les sociétaires.

(2)En mars 1935, Lazare Goujon propose à son conseil municipal “la création de conseillères municipales privées désignées par le corps électoral”. Il y eu 4 élues, toutes sur la liste communiste, à une époque, rappelons-le, où les femmes n’avaient pas encore le droit de vote.

(3)Jusqu'en 1931, différentes minorités vivent au sein de la CGTU, Confédération générale du travail unitaire, animées par des syndicalistes qui récusent à la fois le réformisme et l'alignement inconditionnel sur le parti communiste.

Est-il le doyen de Vaulx-en-Velin ? C’est fort possible. Le centenaire, au côté de sa fille Arlette et autour d’un petit verre de vin du Bugey, nous livre quelques moments de son existence. 

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