Portraits / JOURNAL N°91 - mardi 01 avril 2014

Roger Dextre, poète érudit et engagé

AU FOND du Grand café de la mairie, Roger Dextre s’est installé. Dans quelques minutes, il lira quelques-uns de ses textes devant un auditoire attentif. La salle est comble, comme souvent quand l’association Dans tous les sens(1) organise une rencontre. Pour une fois, c’est Roger, cofondateur de l’association, qui sera à l’honneur. Il ne sera pas seul, il a invité son ami Patrick Laupin, spécialiste de Mallarmé, ex-éducateur comme lui. Tous deux viennent de voir leurs œuvres complètes rééditées : soit pour chacun, quarante ans d’écriture, des milliers de pages qui sont autant de poèmes en prose(2). Lors de cette soirée au cours de laquelle les deux écrivains vont occuper toute l’aire poétique, leur compagnonnage est tangible. Leurs textes se répondent sur des interrogations terriblement humaines – la vie, le deuil, l’amour, la solitude, la parole – et chacun va embarquer l’auditoire dans le sillage des allusions, du rythme des mots, des silences... Pour revenir à Roger Dextre, com- ment dire les choses simplement ? D’un homme excessivement discret, marqué, dit-il, par “une double empreinte, celle de la campagne et celle de l’usine”. Depuis son plus jeune âge, Roger Dextre dévore les livres. Ce fils d’ouvrier, né à Charlieu dans la Loire, a étudié la philosophie, en particulier l’esthétique à l’université Lyon 2, puis il est allé à Munich pré- parer une thèse sur Heidegger. Mais l’érudition ne lui sert pas à produire du discours.
Dans son dernier livre qui vient tout juste de sortir(3), on trouve un poème sur le quartier de la Soie, nourri de ses déambulations ; un autre inspiré par le grand poète René Char ; on entend le claquement des métiers à tisser, on ressent l’odeur des usines, le “ciel en attente et le monde aussi”. Les poèmes de Roger Dextre se lisent bien à haute voix. Lors des animations menées par Dans tous les sens, il convoque volontiers les slammeurs de la Tribut du Verbe, mais aussi Marie-Ghislaine Chassine ou bien Héraclite.

 

Pas de bulle créatrice

Il a travaillé avec des artistes plasti- ciens contemporains (Madeleine Lambert, Bachir Hadji) et écrit sur Carpaccio, un peintre de la Renaissance et sur l’Albertine de Proust. Il a traduit Nietzsche et créé des pièces musicales contemporaines avec Pierre-Alain Jaffrenou et James Giroudon du studio Grame. Il a participé aux activités de la compagnie théâtrale Le lézard dramatique dès son installation à Vaulx-en-Velin. On pourrait penser que cet auteur reconnu par ses pairs et prolifique ne fait que cela : écrire, commenter, traduire... Pas du tout. Roger Dextre n’a jamais cherché une bulle créatrice où se lover de résidence en bourse d’écrivain. “Je me serais senti enfermé”, dit-il sobrement. Il a d’abord été enseignant, puis après quelques années à l’usine, est devenu éduca- teur. Il a pratiqué longtemps ce métier auprès d’infirmes moteurs cérébraux. C’est avec eux qu’il a mis en place les premiers ateliers d’écriture, puis c’est à Vaulx qu’il les a enracinés. Avec d’autres écrivains et poè- tes – Malika Durif, et aujourd’hui Mohamed El Amraoui – convaincus comme lui que “ici, la relégation sociale a été transformée en richesse”.

 

Destins partagés

“Je n’ai jamais perçu de monotonie au cours des ateliers, poursuit-il, et je suis sidéré par les gens, par ce qu’ils déposent lors des séances. Cela aide à construire quelque chose de sa vie”. Il évoque une septuagénaire sicilienne. Au fil des ateliers, elle avait noté, non sans surprise, que “en écrivant, ça commençait à ressembler à quelque chose”. Puis, lorsque ses écrits prirent davantage forme : “Cela fait un destin”, avait-elle conclu. Ces destins se font écho au cours des ateliers auxquels beaucoup de Vaudais participent. Et même si son travail d’écrivain n’a pas d’implication directe sur celui mené au cours de ces ateliers, le poète a en tête que “tout ce qui est déposé, ici ou là, est relié”.

Françoise Kayser

(1)Association Dans tous les sens, 1 Rue Robert- Desnos. Tél. 04 72 04 13 39.
(2)Œuvres complètes en deux volumes, Editions La Rumeur libre.

(3)L’obscur, soudain. Editions La Passe du vent.

Photo © Marion Parent

 

Co-fondateur de l’association Dans tous les sens, voilà près de 30 ans que ce poète sillonne le territoire vaudais. Roger Dextre a une prédilection pour Vaulx-en-Velin, où il anime régulièrement des ateliers d’écriture.

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